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Les chaises sont bleues et raides. Je m'assieds au premier rang pour une fois. Il faut dire que le premier rang est long, de la largeur du gymnase. En tout, huit rangs de chaises seulement, séparés en deux ensembles avec, au centre, l'espace à parcourir, debout, par l'intervenant. C'est dire qu'il-elle sera tout.e proche de moi. Sensation très inhabituelle qui heurte ma sensibilité de timide. Je me dis que, si je n'avais pas d'ores et déjà des voisines, j'aurais "rétrogradé".
À ma droite, une jeune retraitée pimpante et baguée de diamants. Nous engageons le genre de conversation anodine purement phatique - pour prendre contact, quoi ! Le besoin se fait sentir car nous sommes vraiment côte à côte et obligées de ne pas faire de geste brusque ni même de mouvement rythmé qui se ressent immédiatement trois chaises à la ronde.
Ma voisine en fera l'expérience, sa voisine de droite l'admonestant vigoureusement alors qu'elle tentait de m'expliquer, avec force gestes dans les quatre directions, où elle avait acheté ses nu-pieds roses, à 50% de réduction. Pendant tout le temps que va durer cette rencontre entre le maire, son conseil municipal, le conseil d'arrondissement et les "administrés", je vais entendre cette personne ronchonner. "C'est faux... il n'interroge que des jeunes... il raconte n'importe quoi..." suivi de petits bruits de bouche trahissant son exaspération, son refus profond des propos tenus, et cela sans jamais faire de tentative pour demander la parole.
Sa voisine de droite, même style vestimentaire, également pimpante et vive (on sent la gym, l'esthéticienne, voire le yoga, entrés dans cette forme pour l'entretenir), s'exprime encore plus fort et, pour sa part, demandera la parole avec détermination. Elle l'emploie bientôt pour contester l'exactitude scientifique du sondage d'opinion réalisé par la municipalité et dont le résultat est disponible en ligne, comme nous le montre l'écran. Il ne serait selon elle pas "ramené" à la composition de la population de la ville. Quand la jeune adjointe en charge de ces questions lui répondra que, bien sûr, les chiffres sont redressés et qu'elle pourra trouver toute la méthodologie à la fin du questionnaire, méthodologie habituelle des instituts de sondage, donc tout à fait orthodoxe, elle ne cessera pourtant pas de s'agiter ni de contester tous les propos tenus par la suite.
À ma gauche - est-ce un hasard ? - une personne plus mesurée, ou en tout cas plus calme, qui a l'air de désapprouver ces agitations. Elle semble valider ce qui est dit mais approuve aussi d'autres interventions plutôt critiques alentour. Je sens tout cela, même sans paroles, en percevant simplement syllabes et borborygmes. C'est fou ce que le corps peut parler sans parler !
Quand arrive le maire - c'est en partie pour le voir que je suis venue, il ne faut pas que je vous le cache - il parcourt l'espace quasiment scénique d'un pied assuré. Il porte un costume ajusté bleu marine, une petite barbe, le cheveu aile de corbeau encore abondant. Il incarne (ou souhaite incarner ?) rigueur et engagement. Le personnage est décidé, un poil raide. Le micro collé au menton donne un son de bonne intensité qui ne nous déborde pas.
Toutes autour de moi, ma voisine de gauche à gauche, celle de droite à droite, devinent le grand moment arrivé. Mais patatras ! l'homme se met à plaider pour le pouvoir participatif, prône la délégation aux responsables de secteurs et de thématiques, et s'efface rapidement à leur intention. Décevant, ce maire. Il n'est pas la star à laquelle les jacobins que nous sommes toutes et tous un peu, s'attendaient. Je devine la frustration qui balaye la salle, d'autant mieux que je la ressens aussi.
Nous nous consolons bientôt avec un buffet de qualité offert par les commerçants de l'arrondissement. Façon d'annuler une frustration par un comblement... Renoncer à l'incarnation personnelle du pouvoir c'est pourtant sain ! Non ?