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Photographies de l'autrice, Écosse, été 2025.
La multiplication des espèces
Entre 20 000 et 30 000 nouvelles espèces animales ou végétales sont « découvertes » chaque année. Plutôt que des individus jamais observés auparavant, ce sont des espèces déjà connues que les biologistes divisent. Pourquoi cette division ?
Paul Hébert, au début des années 2000, est convaincu qu’il est possible de trouver une sorte de plus petit dénominateur commun dans le génôme des vivants dont la variation permettrait la différenciation des espèces. Hypothèse et méthode validées depuis. On a donc créé l’International Barcode of Life (IBL) où chaque espèce reçoit un identifiant de trois lettres et quatre chiffres. Au-dessus de 2% de différence dans leur code à barres génétique - établie grâce à la variance du gène CO1 - deux individus appartiennent à deux espèces différentes ; en-dessous de 0,2% ils sont de la même espèce. Entre les deux extrêmes, des biologistes taxonomistes décident, en faisant appel à d’autres critères comme l’isolement reproductif, la morphologie, le territoire, l’habitat, l’alimentation…(tous critères qui servaient pour déterminer et décrire les espèces dans l’inventaire classique mais qui ne sont pas mentionnés dans l’IBL qui n’est qu’une liste).
Sur les 2,2 millions d’espèces animales et végétales répertoriées, 1,4 millions disposent d’ores et déjà de leur code à barres. L’inventaire devrait être terminé en 2029 bien que de nombreuses espèces soient condamnées à disparaître avant de pouvoir être inventoriées en raison de la crise de la biodiversité. Cette fièvre d’inventaire a été rendue possible par une baisse du coût de séquençage des gènes (moins de 1ct).
La reconnaissance de quatre espèces de girafes en Afrique, alors que depuis Linné la « girafe » était une dénomination unique, est désormais légitime : on nomme alors la girafe du Nord, la girafe du Sud, la girafe réticulée et la girafe masai. La girafe du Nord qui compte 5000 individus seulement sur 90 000 girafes en tout, est apparue en danger critique d’extinction à l'instant où elle est "née" dans l'inventaire. En créant-découvrant des espèces grâce à cet outil, on ajoute à la biodiversité ainsi qu’à la nécessité de protection, ce qui peut sembler une bonne chose. Certains chercheurs s’insurgent toutefois contre ce qu’ils nomment une « inflation taxonomique » mécaniquement suscitée par cette nouvelle méthode qu’ils jugent de surcroît pauvre en informations, et ils souhaitent en rester à la description classique.
Une cacophonie scientifique mondiale s’est déclenchée qui a donné lieu à des inventaires concurrents, notamment en ornithologie où l’on compte quatre inventaires, deux américains et deux britanniques, qui utilisent soit la génétique soit la taxinomie classique descriptive.
« En réalité, tout ça est une affaire de convention » affirme Guillaume Lecointre du Museum d’Histoire Naturelle.
« L’espèce doit se concevoir dans l’épaisseur du temps comme un segment généalogique isolé des autres et non scindé. (…) L’espèce devient conventionnelle. C’est nous qui décidons quand une espèce en est une (…) Les définitions ne sont que des aides à la décision. L’espèce évolue et sera différente dans un laps de temps que nous ne connaissons pas. »
Il serait pourtant utile d’accélérer l’inventaire pour pouvoir prendre des décisions de protection en connaissance de cause. Malheureusement, il n’y a jamais eu aussi peu de taxonomistes. Un inventaire dans les règles avec description et dénomination latine serait terminé… dans un siècle ! Que faire ? Doter tous les naturalistes de France et de Navarre d’un séquenceur génomique portable (prix d’une paire de jumelles) pour inventorier - en version pauvre - à tour de bras ? L’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) organise encore ses listes par espèces de façon classique. Notamment son joyau, la liste rouge mondiale des espèces menacées dont je vous conseille la consultation.
Gageons que l’homo sapiens (IBL AAA 1111, ah ah on pouvait s'y attendre ;-)) saura trouver rapidement une voie du milieu dans cette affaire de conflit entre la rapidité, l'efficacité et la qualité.
D’après l’article du journal Le Monde. Science et Médecine du 20-11-2024 intitulé « Mieux définir les frontières entre les espèces ».