Je suis un platane adolescent planté en bordure d’une place populaire. Plusieurs de mes congénères sont mes voisins. Je surveille palabres, marchés, échanges de livres. J’abrite des débats publics, comme tout récemment sur le statut de la science, car j’ai l’honneur d’être proche de la Bourse du travail où l’on a discuté de science et d’écologie, de leur compatibilité, plus ou moins doctement.
L’hiver dernier, des indélicats peu au fait de ce qui me fait vivre, ont déposé à mes pieds, piteuse offrande, des tonnes… d’arbres ! D’autres congénères, sacrifiés au plaisir de la fête que les humains appellent Noël. J’ai donc abrité un cimetierre et regardé agoniser des camarades. Les humains sont venus chercher ces sacrifiés de Noël après un long temps. L’essence de pin a eu le temps de brûler mon écorce et ma couche vitale en-dessous. Elle a laissé une trace indélébile sur le goudron clair tout autour de moi. Je suis ainsi devenu un totem de la – double – bêtise humaine.
Et voilà que, persuadés que je ne survivrai pas, ils ont planté sur ma peau à vif un écriteau programmant ma mise à mort. J’ai pourtant porté encore fièrement stigmates d’hiver et feuilles d’automne. Certains passants se sont arrêtés, compatissants. D’autres ont écrit à la mairie pour témoigner de cette injustice car j’ai entendu dire que nous sommes plusieurs dans ma ville à avoir été attaqués de la sorte.
Un beau matin de novembre, profitant de la brume de pollution pour être plus discrets, les personnels de la mairie ont mis à exécution la demande des botanistes. Je ne dépasse plus que bien peu de la souche, couvert de sciure. Vont-ils laisser mon moignon reverdir ?

