L'inconnu qui habite en face
L’autre soir, après le dîner, mon compagnon m’appelle. Depuis chez nous, on voyait la grande échelle des pompiers, nacelle appuyée contre le mur de l’immeuble en face, côté rue, à la hauteur d’une des deux fenêtres de l’appartement qu’occupait un Monsieur d’âge indéfinissable (entre deux âges ?). Nous ne le voyions plus depuis quelques mois et en avions conçu une vague inquiétude.
J’avais lié avec cet homme, pendant la période du confinement, une sorte de rapport, lui aussi indéfinissable, fait d’ironie douce, de respect, voire d’admiration mais surtout de curiosité intense. Il habitait seul et semblait s’en accomoder parfaitement. J’étais rythmiquement souvent en accord avec le déroulement de sa journée. Nous ouvrions nos fenêtres le matin pour aération hygiénique en même temps, nous nous penchions un peu plus tard pour voir l’animation de la rue à peu près au même moment aussi. Il avait cela de remarquable qu’il sortait tout son buste par la fenêtre pour regarder longuement dans les deux sens. Je l’ai vu une fois faire la même chose mais sur le pas de la porte de son immeuble, au moment de rentrer, se retournant un grand moment vers l’amont puis l’aval de la rue, le carrefour.
Il faut ici préciser que nous habitons un quartier vivant, ethniquement marqué, susceptible peut-être de générer des inquiétudes. Je l’ai rencontré une fois à la caisse d’un supermarché du quartier mais je l’ai vu souvent aller dans la rue, traînant une jambe, vêtu d’un costume-cravate peu repassé, le nœud en bataille : comment vivait-il le bruit, les trottoirs occupés une grande partie de la journée sur les pas de porte des commerces, l’éventualité d’être bousculé par un vélo ou une trottinette ? Sa mise était en elle-même bien intrigante. Travaillait-il ? Je n’en ai pas l’impression, au vu de l’heure de ses sorties.
Le peu que nous pouvions voir de son intérieur était à soi seul un sujet de plaisanterie et d’interrogations sans fin. La fenêtre donnait sur sa chambre, notamment sur un grand lit, toujours correctement fait, d’un désuet à toute épreuve. Dessus de lit blanc qui semblait brodé, montants en bois sombre, chevets de bois assortis, sur le chevet une lampe à abat-jour en tissu, un cadre contenant sans doute une photo et, comble du comble dans ce décor déjà d’un autre âge, sur le dessus de lit trônait une peluche de couleur sans doute rose mais en tout cas assez grande et aplatie. Elle donnait une note dérisoire et éminemment attachante. L’enfance comme une blessure.
L’ensemble de ces traits laborieusement assemblés jour après jour par mon regard tantôt attendri tantôt ironique mais toujours interrogateur, créait un univers mystérieux juste en face de chez nous. J’avais à portée de regard un homme dont la vie était une énigme. Que faisait-il le reste de la journée ? J’aurais aimé habiter aussi sur l’avenue sur laquelle donnait l’autre face de son appartement pour en apprendre davantage. Cette face cachée m’obnubilait. Pour sûr, j’en saurais plus si j’avais vue sur son séjour ! Je le voyais parfois, en fin de matinée, venant d’ouvrir ses fenêtres et d’arroser les quelques rares plantes qui logeaient sur l’appui, se diriger vers le couloir sur lequel donnait la chambre et je croyais voir juste en face l’entrée de la salle de bains. Un jour, je le surpris en train d’ajuster le costume devant le placard-miroir de la chambre avec un air de contentement non dissimulé : il avait une veste neuve.
Et voilà. Il a disparu. Les pompiers sont repartis bredouilles. A-t-il déserté la vie sans crier gare, dans le Rhône, une nuit, aux petites heures ? Est-il parti ailleurs, dans un pauvre lieu, laissant son loyer impayé ? Réside-t-il chez une amie dans un pays lointain ayant tout laissé puisqu’il n’avait personne à avertir ni rien à emporter ? Soulagée, je me dis que le mystère est entériné. Cet homme est réellement la réalisation pour moi de ce que veut dire l’adjectif é-nig-ma-ti-que. Et cela sans doute définitivement. Je ne vois plus désormais qu’une fenêtre un peu emboutie et refermée à la va-vite.
