
Paris, près du café des Deux Magots.
Un jeune chien passe le long d’une vitrine rendue miroir par un rideau de fer descendu derrière. Il est arrêté par une odeur agréable au sol, puis, en levant les yeux, aperçoit son image. Il tombe littéralement en arrêt devant, hypnotisé, vacillant un peu sur ses pattes. Il s’assied, comme testant ce qu’allait faire « l’autre », comme cherchant une explication à cette bizarrerie. A ce moment, j’ai vraiment l’impression qu’il fait une expérience, comme le ferait un enfant. Je suis saisie aussi, arrêtée dans ma progression. Le chien cherche alors à faire réagir différemment de lui l’autre, il aboie, puis pose sa patte sur la vitrine, toujours captivé.
Sa maîtresse, qui souhaite avancer mais est intéressée, s’accroupit près de lui, pensant sans doute montrer par là à son toutou que c’est bien son image, puisque « l’autre » a aussi comme centre de sa vie de chien, la même personne que lui. Elle essaie de le sortir de sa contemplation, alors que le chien gigote de plus belle devant son double, qui l’encourage en faisant de même. Rien n’y fait, pas même les caresses, les tentatives de réconfort (le chien semble effectivement inquiet autant que joueur). Il faut qu’elle le prenne dans ses bras pour l’arracher au spectacle du même. Ce n’est que rendu de l’autre côté de la rue que le chien consentira à renifler l’herbe du jardin public et l’odeur de ses congénères au lieu d’essayer de résoudre l’énigme du miroir.
Cette histoire est sans doute assez commune mais l’intensité extra-ordinaire de l’orientation de l’énergie du chien vers sa propre image m’a saisie comme si j’assistais à un avatar de l’histoire de Narcisse. Sont-ce des résidus d’animalité qui agissent pour nous egocentrer ? En tout cas, le chien, lui, semblait à l’inverse rechercher un autre, un partenaire de jeu; ce qui invalide mon ressenti et en fait une projection 'classique'.
Tentons une ultime hypothèse, qui risque de me faire passer pour une illuminée. Tant pis ! Et si les chiens, à force de vie commune avec nous sur de très longues durées, étaient en évolution vers ce que l’on a pu nommer la naissance de la conscience de soi ?
Je propose la lecture de Demain, les chiens de Clifford D. Simak, non pas pour approfondir la question (quoique…) mais pour y rêver.