Baptiste Morizot, dans son ouvrage absolument passionnant intitulé Manières d’être vivant affirme, avec des éthologues et des biologistes, que chaque espèce, chaque individu de chaque espèce, concrétise une perfection qui est la sienne dans son monde. Cette perfection est feuilletée de ce qu’il nomme des ancestralités : tous les traits anatomiques, physiologiques et comportementaux sélectionnés au fil des millénaires d’évolution pour arriver à cet individu qui, selon les circonstances et les changements du milieu pourra réactiver certains niveaux de ce feuilletage en dormance, et à l’inverse, mettre en sommeil certains autres inutiles ou contre-productifs ou… simplement indésirables pour telle ou telle raison. Une sorte de marge de manœuvre, ou volant de possibles assurant un comportement avec de l’invention. Cet individu est aussi l’ancêtre potentiel d’une lignée dont nul ne peut savoir quelles perfections, mystères, beautés elle manifestera dans les millénaires d’adaptation à venir.
Cet animal, comme l'animal humain, existe en lien d’échange avec les autres individus de son espèce et aussi tous les autres vivants, d’une part grâce à l’évolution : tous les animaux proviennent d’un ancêtres commun qui a peu ou prou la tête d’une éponge et d’autre part grâce aux rencontres, communications et rivalités ayant lieu dans le monde commun.
Après le méta-billet qui causait du « coucou » de salutation et de son collègue oiseau, billet qui a fait couler d’agréables bits sous les yeux enchantés de la toute jeune blogueuse que je suis, je tombe sur un dossier du mensuel Pour la science de janvier, sur… le coucou (comme on dit, ça ne s’invente pas !).
Le coucou − cuculus canorus : coucou gris, ou chrysococcyx lucidus : coucou éclatant ou clamator glandarius : coucou-geai et bien d’autres coucous, de la famille des cuculidés ;-) − fait partie des parasites de couvée : sa manière d’élever ses oisillons est de les confier à une mère adoptive d’une autre espèce d’oiseaux.
Le coucou est un cas d’école très longuement débattu dans l’histoire naturelle. Darwin pensait que les parasites de couvée (moins de 1% des espèces d’oiseaux, soit une centaine d’espèces − quand même) économisaient ainsi de l’énergie pour mieux trouver de la nourriture ou procréer.
Il faut bien se représenter le scenario : une femelle coucou repère un nid, elle l’investit par opportunisme (la femelle est absente), par force ou par ruse (diversion faite avec le mâle coucou) et elle pond le plus vite possible un oeuf, le plus ressemblant possible aux œufs de l’espèce-hôte (sélection évolutive). Si tout se passe bien pour eux, l’œuf est couvé et l’oisillon éclôt. Il se dépêche alors de virer les autres œufs car il est plus gros et il a besoin de toute l’attention nourrissante de la femelle-hôte : il escalade donc les parois du nid en portant sur son dos les œufs indésirables ou même les oisillons-hôtes s’ils sont nés, et les fait passer par dessus le rebord. Il répète cela autant de fois qu’il y a d’œufs ou d’oisillons ! Je « veux » vivre, vous devez mourir. A l’issue de cette tuerie, la mère-hôte élèvera le petit coucou comme si c’était sa progéniture.
Bien entendu, il y a des variantes dans ce scenario coucou-idyllique. Je vous les promets pour un autre billet, ainsi que des images. Néanmoins, la perfection du coucou dans son monde est une perfection assez guerrière, si vous voulez mon avis d’animal humain au feuilletage évolutif culturel très moralisant…
D'après l'article de la revue Pour la science de janvier 2021, numéro 519. Auteurs : Francisco Ruiz-Raya et Manuel Soler.
